Atelier d'écriture YAKSA 6 : Daria

Je m’appelle Greg Camazot, j’ai 34 ans ; je suis arrivé à Londres, il y a deux ans. Je travaillais à cette époque pour la Food and Drug Administration pour développer des recherches en alimentation alternative d’origine animale à base d’insectes.

Les semaines qui avaient suivi le départ de Daria n’avaient pas été faciles. Nous nous étions rencontrés en Indonésie, il y a trois ans ; rapidement nous avions décidé de vivre ensemble avec le projet de revenir en Europe; plus précisément, deux années à Londres avant de repartir pour Bornéo, toujours dans le cadre de mon activité de recherche sur les insectes.

Cette vie de perpétuels changements ne lui convenait plus, elle m’avait souvent parlé de revenir habiter en Hongrie. Le domaine familial d’Harkany lui reviendrait bientôt. Cet atavisme avait resurgit de façon brutale après le décès récent de son père. Elle venait de décider de repartir en Hongrie pour quelques temps.

L’appartement que je louai à l’époque dans l’East End était assez sombre et j’étais resté enfermé des jours entiers, volets baissés. A cette époque de l’année, Londres se couvrait de brumes épaisses et la luminosité baissait brutalement, la température aussi d’ailleurs.

Ce qui avait séduit Daria au début de notre relation, c’était mon excentricité, mon côté « clown » comme elle disait. Elle m’avait d’ailleurs offert un trapèze volant que j’avais accroché ingénieusement à la plus haute poutre métallique du salon.

Elle riait de mes tours de prestidigitation, s’émerveillait de voir apparaître, sorti d’un chapeau de magicien, un lapin, une colombe. « Mais comment fais-tu ? » s’exclamait-elle avec son accent hongrois ; c’est la cape qui fait tout lui répondais-je, sur un ton énigmatique.

L’emploi que j’occupais dans la succursale anglaise dans le développement de la culture d’insectes à visée alimentaire me laissait du temps et me procurait un salaire relativement confortable.

Daria, quant à elle, avait des horaires très réguliers, et il lui arrivait souvent de rentrer tard et de me retrouver accroché au trapèze, faisant le cochon pendu à moitié endormi. J’avais de plus en plus besoin de dormir dans la journée, et régulièrement je me retrouvais à côté du matelas, entre le mur et le lit, comme blotti dans une anfractuosité rocheuse.

Daria détestait les insectes et je crois aussi qu’elle n’a plus supporté que je ramène du laboratoire chaque semaine ces échantillons succulents de grillons, criquets, sauterelles et plus spécialement récemment, ces gros vers blancs de palmier à huile.

Mes arguments pour la convaincre que cette nourriture pouvait sauver l’humanité n’ont fait qu’aggraver mon cas, et de clown excentrique je suis devenu psychopathe dangereux à ses yeux.

Mon dernier tour de magie qui, je pensais, pouvait sauver notre relation avait été de faire apparaître à la place d’une jolie colombe blanche, une magnifique mygale de Sumatra, que j’élevais précautionneusement dans l’annexe du labo de mon appartement.

Il me restait deux semaines de congé à prendre avant la fin de l’année. N’ayant pas envie de retourner à Tréguier pour les fêtes, je décidai de faire un approvisionnement important de nourriture pour ne plus avoir à sortir de chez moi. J’achetais des fruits de façon compulsive, du pollen, du miel, de la gelée royale. La lumière m’éblouissait de plus en plus, je devais porter des lunettes de soleil en plein mois d’octobre à Londres, un comble !

Aussi, je ne décidai de ne plus sortir de chez moi que le soir. Je redécouvrais le plaisir de vivre seul, de vivre à mon propre drôle de rythme, vingt heures de sommeil le jour et quatre heures de vie la nuit. Je ne sortais plus qu’à la tombée du jour.

J’aimais Londres la nuit, je pouvais presque m’y diriger les yeux fermés. Je redécouvrais les lieux de sortie que j’avais fréquentés en arrivant dans cette ville. Je ressentais les vibrations des voies humaines, des musiques, même les bruits de la ville qui s’endormait me perçaient les tympans agréablement.

J’avais repris la natation à haute dose pour sortir de ma léthargie, en fait pour sortir de ma peine. J’étais surpris de nager aussi vite après des mois d’arrêt, j’avais l’impression que mes mains se palmaient comme les patres d’un canard.

Pour la prestidigitation, cela m’aidait aussi, les soirées que j’organisais quand on me le demandait avaient de plus en plus de succès. La cape, toujours la cape, je pensais.

Un matin, au réveil, je dus constater que mes mains se palmaient réellement, une fine peau noire reliait la base de mes doigts, il me semblait que mes bras raccourcissaient et que mes mains grandissaient imperceptiblement.

Je tombais fréquemment, je trébuchais plutôt, comme si mes pieds voulaient se redresser vers le bas dans le prolongement de mes jambes.

Je décidai enfin d’aller consulter un hypnotiseur réputé pour me débarrasser de ma dépendance aux substances hallucinogènes que j’avais découvertes en stage à Sumatra.

Par exemple il m’arrivait de prendre ma cape alors que je l’avais déjà sur le dos, pour mes spectacles ; je ne la quittais plus, vraiment, n’importe quoi. Il était grand temps d’arrêter.

Je ne pouvais me résoudre à décrocher ce trapèze, j’y passais de plus en plus de temps, toute la nuit, parfois. Les bras repliés dans ma cape. Je voulais oublier Daria.

Un soir, j’ouvris grand la baie du salon, les tours de Westminster illuminées, étaient visibles de loin. Comme attiré par un aimant, je voyais passer des nuages d’animaux volants, ils étaient des milliers dans le ciel, évoluant en volutes géantes. Je les enviais, un vrai ballet aérien, looping et plongées vertigineuses vers la Tamise, survol de l’eau et remontée spectaculaire, un vrai feu d’artifice.

Leurs cris perçants envahissaient la nuit londonienne. Sans comprendre, à mon tour, je m’élançais à travers les airs.

Dominique S

Fin 2019, l’association Yaksa a installé ses quartiers d’hiver à Utopia Borderouge, pour y animer des ateliers d’écriture. A raison d’un samedi par mois, une poignée de graphomanes en herbe y ont fiévreusement noirci d’innombrables ramettes de papier, avant d’être stoppés dans leur élan par l’épidémie que l’on sait. En attendant de pouvoir renouer avec ces anciennes et chaleureuses pratiques, Yaksa poursuit évidemment son travail d’accompagnement en visioconférence - et nous a gentiment confié, pour que nous les partagions avec vous, quelques uns des textes nés dans l’effervescence de l’atelier à Utopia.

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