Tartuffe au Far-West

« On est dans l’Ouest, ici. Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende ». Ça vous rappelle quelque chose ?… C’est bien sûr la morale de L’homme qui tua Liberty Valence, et peut-être celle du western en général. Ça pourrait être celle de Faites le mur et de l’univers moins impitoyable mais plus nocturne des arts de la rue. Vu à Utopia Toulouse, dans une salle 2 pleine comme un œuf, ce jeudi 30 décembre…

Moi qui aime par-dessus tout le mystère au cinéma, qui déteste les scénarios à grosses ficelles, moi qui suis hermétique aux histoires limpides et aux héros qui gagnent trop facilement à la fin, je suis resté délicieusement perplexe au vu de Exit Through The Gift Shop, traduit étrangement en français Faites le mur. Le seul mérite de cette traduction pourrait être de rendre l’enthousiasme qu’on ne peut s’empêcher de partager devant les joyeux drilles qui placardent allégrement les murs de mots, de visages, de dessins, de caricatures, etc. Quand c’est fait avec talent – et c’est le cas dans les deux premiers tiers du film – on s’enivre de penser que l’on peut lire la ville comme un livre. Au bonheur du flâneur.

Un film de Banksy. Là commence le mystère. Selon toute vraisemblance, l’ombre sous la capuche c’est lui, la voix de robot, la sienne.

Au passage, relevons l’analogie avec des fantômes fréquemment de passage dans nos téléviseurs (je devrais dire dans vos téléviseurs, ça fait un moment que j’ai enterré le mien dans le jardin, ça fait pousser les idées neuves…) Vous les avez forcément vus, c’est un fameux tic des reportages d’actualité, on brouille le visage voire la voix de jeunes gens dont on ne voit que le pull à capuche, dont on distingue la couleur de peau et le vocabulaire. Procédé journalistique de bas-étage qui permet de substituer au témoignage de Mouloud ou Jean-Michel la parole du jeune de banlieue. Et voici formé un personnage d’épouvantail générique et indéterminé, le même sur toutes les chaînes, qui brulera les voitures ce soir (on est le 31 décembre), qu’on vient débusquer les lendemains de bavures policières ou pour célébrer les anniversaires des morts lors d’éditions spéciales.

Acta est fabula – le tour est joué.

Banksy donc. On est obligé d’en parler au conditionnel tant le film ménage son énigme, voire l’accentue. On était sûr de rien. On finit par douter de tout. Parait-il artiste de génie, subversif et inventif. Durant tout le film il commente l’histoire à couvert en se disant pris au piège de son propre documentaire. Mouai. Venant d’un artiste dont toute la démarche repose sur un puissant cocktail de subversion et d’insolite, on se permet de douter de cet aveu d’impuissance. Il marque en tous cas le début de la superbe manipulation dont la sauce va monter pendant tout le film et dont l’émulsifiant principal sera le gouteux frenchy Thierry Guetta.

L’incognito de Banksy lui permet une liberté indispensable dans sa branche. Malgré lui, il en sort à tâtons, contraint par la loi du marché de faire reconnaître ses œuvres et la valeur marchande qu’elles ont acquise. On comprend peu à peu qu’il y a là une des raisons profondes de l’existence de ce film. Par la brillante mascarade qu’il orchestre, il joue de son absence pour mieux asseoir sa présence et la puissance de son art. Il est à la fois personnage de son histoire et fantôme omniscient qui nous la commente avec désinvolture. S’il jouit sans conteste du statut de demi-dieu au panthéon obscur des artistes de la rue, le film raconte comment il a conquis malgré lui le royaume plein de lumières et de brillants de l’art contemporain. Derrière son écran de fumée et en nous prenant un peu pour des bananes au passage, Banksy clame son intégrité face au succès et affirme son allégeance au monde des artistes underground.

La fable qui en résulte est brillante, La Fontaine et Ésope ne l’auraient sans doute pas reniée. Elle est conduite d’après la morale des trompettes de la Renommée, celles-là même que Tonton Georges décrivit comme bien mal embouchées. Laissons-lui un peu de place :

Je vivais à l’écart de la place publique,
Serein, contemplatif, ténébreux, bucolique…
Refusant d’acquitter la rançon de la gloire,
Sur mon brin de laurier je dormais comme un loir.
Les gens de bon conseil ont su me faire comprendre
Qu’à l’homme de la rue j’avais des comptes à rendre
Et que, sous peine de choir dans un oubli complet,
J’ devais mettre au grand jour tous mes petits secrets.

Devant la démesure et l’incohérence du marché de l’art contemporain, devant le péril de l’entrée dans ce marché d’œuvres qui n’y étaient pas destinées, l’art de la rue perd la tête à coup de milliers de dollars. Il semblait alors indispensable d’évoquer ses racines et sa raison d’être. Encore qu’il apparait difficile de parler de raison d’être pour une expression pulsionnelle et si magnifiquement vouée à l’éphémère.

Il s’y colle, Banksy aurait décidé de dresser une anthologie de son art.

C’est la première heure du film. Elle est passionnante, drôle par anecdotes et filmée avec l’énergie et l’instinct qui conviennent. C’est très habilement fait. Les tenants et aboutissants du document, sa nécessité, jusqu’à son auteur et son laborieux processus d’élaboration, sont eux-mêmes réinvestis dans l’histoire. Le film s’enroule autour de lui-même et nous est livré comme un casse-tête qu’il faudrait résoudre.

Qui plus est, le bonhomme est trop malin pour nous conduire lui-même parmi les circonvolutions des villes endormies, aux côtés des peintres de la nuit. Ce serait par trop se dévoiler. Et puis, trop linéaire, trop facile.

Il fallait un Ali baba devant la grâce de ces voleurs de murs.

Il sort le clown de sa boîte. Sa bonhomie et son accent sont irrésistibles. Il se dit Français exilé dans la cité des Anges, vendeur de fringues vintages dont il sait avec talent et gouaille faire grimper artificiellement la cote. C’est bien vu, le Français – réputation non usurpée – n’est-il pas pour le monde entier l’homme vaniteux et sûr de lui ?  Ce qu’il fait avec ses fripes, il finira par le faire avec des œuvres d’art. C’est le destin de ce Tartuffe.

La fable nous conte la rencontre de ce dénommé Thierry Guetta, atteint de vidéoite frénétique – il filme tout, tout le temps – avec les arts de la rue. Coïncidence ? Il se révèle être le cousin d’un des personnages les plus fameux de cette galaxie, un dénommé Space Invader. Bon, après tout, la France est un petit pays, tous les Français ne sont-ils pas un peu cousins ? Il emboîte donc le pas de ce premier maraudeur noctambule et trouve sa voie. En obsessionnel illuminé, il ne s’écartera plus de sa mission et va s’accrocher aux basques des dessinateurs urbanophages.

Riche idée, nous suivons la traque de ces oiseaux de nuit dans les pas de la petite souris avide. Chaque soir, se dessinent sous ses yeux et dans sa caméra les contours des graffs, des fresques, des collages dans les endroits les plus insolites et si possible bien en vue du chaland une fois le jour levé. Se constitue ainsi, nuit après nuit, un monde d’avatars et de gémeaux déployé dans la ville, enfanté par une galaxie trouble, peuplée de fantômes qui se laissent plus ou moins volontiers dévoiler par la caméra frénétique.

Et pour mieux épaissir le rideau de fumée, notre guide est un agent double.

La grande habileté du film est de brouiller les cartes sur un spectre très large. Au point qu’on perd de vue qui raconte une histoire sur qui. Au point que l’auteur du film aussi bien que son personnage central restent volontairement dans l’ombre et que le Tartuffe prenne toute la place. Et enfin que ce tour de passe-passe soit mis en scène dans le film.

La dernière demi-heure est donc centrée sur le clown de l’histoire. Celui qui était le spectateur, puis l’assistant des illustres, adoubé par le Maître, se paye une renommée. Comme il n’a peur ni du ridicule, ni de la démesure, il devient une célébrité à force d’insouciance.

Soyons sûr que ça ne peut être qu’une supercherie orchestrée. C’est volontairement que le fantôme de Banksy reste dans le placard et qu’il nous envoie le guignol pour faire diversion. Thierry Guetta, s’il n’a pas le talent du cinéaste, ni celui de l’artiste, échoue logiquement dans l’entreprise documentaire, mais réussit au-delà de ses espérances dans la mégalomanie artistique. Il a compris la leçon essentielle qui veut que plus la supercherie est grande, massive, plus elle semble concrète et vraisemblable. Le marché de l’art se fait avoir et semble s’en satisfaire. Mieux, Guetta, devenu Mister Brain Wash, reprend à son compte le discours et les concepts qui permettent de faire admettre au monde des galeristes et des critiques que son art a une valeur. Une valeur commerciale s’entend.

Ceci est une vaste farce. Que des idiots s’y laissent prendre et payent des millions pour des sérigraphies bien exécutées certes mais sans génie, et bien ça laisse rêveur. Mais le règne de la tartufferie, justement, on connaît. Des gogos aveuglés par la lumière des projecteurs, il y en a à la pelle dans les couloirs des ministères ou dans les milieux artistico-pompeux. Que la fable se déroule à Los Angeles en dit long sur ce que peut représenter le cinéma pour Banksy. Sunset Boulevard. Mulholland Drive. Les mythes se font plus vite et plus forts qu’ailleurs. On sait aussi qu’autour c’est le désert, et que pas mal de ces mythes errent dans la poussière, devenus âmes perdues.

Alors, si pendant une heure on s’est régalé à suivre les exploits d’hommes de l’ombre doués pour passer les villes sous les bombes, accompagnés par cet hurluberlu à rouflaquettes, on reste pantois devant son triomphe. Lui qui ne dispose pour unique talent que d’une photocopieuse dernier cri devient un professionnel de l’esbroufe.

Mais que voulez-vous. Que le tartuffe finisse par porter la couronne et les plumes à la parade des paons et des autruches… on se dit que le film est une assez juste fable sur le monde dans lequel nous vivons.

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